La douleur, c’est dans la tête ?

L’éventail des explications

Quand on considère l’ensemble des explications que l’on trouve à propos de la cause de la douleur, on peut distinguer deux positions extrêmes.

La première est de considérer que toute douleur est due à une lésion physique.

La seconde est de considérer que la douleur, c’est dans la tête. Autrement dit, la douleur n’existerait pas réellement et serait un fruit de l’imagination. On entend aussi parler de douleur « psychologique ».

Où se placer entre ces deux extrêmes ? Devons-nous vraiment nous limiter à cette vision binaire des organismes hautement complexes que nous sommes ?

Cet article vise à éclaircir un certain nombre de points sur l’influence des croyances et du stress sur la douleur. Il sera complété par d’autres articles, car il y a beaucoup, beaucoup, BEAUCOUP de choses à dire sur le sujet.

Pourquoi est-ce que personne n’a envie d’entendre que sa douleur est  » psychologique  » ?

Lorsqu’un médecin vous déclare que « c’est peut-être psychologique« , plusieurs choses peuvent vous traverser l’esprit:

Il pense que je suis fou/folle, que je suis instable émotionnellement.
Il pense que je surjoue, que j’exagère ma douleur.
Il ne me prend pas au sérieux, il croit que je fais semblant.                            Il pense que c’est de ma faute.

Cerise sur le gâteau, on vous a peut-être même prescrit des anxiolytiques ou des anti-dépresseurs. Rien de mieux pour accroître votre frustration et votre impression de ne pas être écouté. Toutefois, nous verrons plus tard que les anti-dépresseurs peuvent avoir un impact positif sur la douleur chronique.

Pourquoi les problèmes « psychologiques » sont mal vus dans notre société

Qu’est-ce qui traverse votre esprit lorsque vous pensez au mot « psychologique » ?

Ce mot possède une énorme connotation péjorative. Il est volontiers associé à la dépression. Avoir un problème d’ordre psychologique est aujourd’hui tabou dans notre société.

On admet volontiers avoir un problème d’ordre physique (fracture, entorse, déchirure,…) car ces problèmes sont considérés comme hors de notre contrôle. Les problèmes d’ordre psychologique sont stigmatisés et considérés comme des faiblesses.

De nos jours, aller chez le kiné est bien plus facile à avouer que d’aller chez le psychologue.  Cette distinction injuste ralentit bien des prises en charges, et enferme certains d’entre vous dans une spirale infernale de frustration et d’incompréhension.

Comment savoir si ma douleur est « psychologique » ?

Venons-en au vif du sujet.

Étant donné que nous allons en parler en long, en large et en travers, autant prendre le temps de définir ce qu’est un « facteur psychologique ». Dans cet article, pour nous, un facteur psychologique correspond à n’importe quelle pensée, croyance, connaissance, émotion ou expérience passée, susceptible d’influencer le cerveau lorsqu’il mesure le danger potentiel auquel vous êtes exposés. 

J’en vois déjà certains en train de froncer les sourcils et diriger leur pointeur vers la petite croix en haut à droite de l’écran, mais n’en faites rien, je vais tout expliquer ! 😉

Les facteurs psychologiques sont en réalité présents au quotidien, et influencent la totalité de vos actions et de votre perception. La vérité est qu’il n’existe pas de douleur purement physique, totalement dépourvue d’influence psychologique.

Les émotions et les pensées se traduisent toutes par des phénomènes biochimiques, comme la sécrétion de certaines hormones. Nous ne pouvons dresser une barrière étanche entre le corps et l’esprit, car l’esprit est capable d’influencer le fonctionnement des systèmes nerveux, digestif, endocrinien et immunitaire bien plus puissamment que nous ne l’admettons.

Personne ne veut admettre être influencé par ses émotions et ses pensées, car cela est considéré par certains comme un défaut. Toutefois, je pense qu’il s’agit d’un obstacle très gênant à la guérison. D’une part, la recherche montre très clairement le rôle prépondérant que jouent les pensées dans l’évolution des phénomènes douloureux. D’autre part, il est dommage de se focaliser uniquement sur l’influence négative des pensées. En effet, ces dernières peuvent constituer un facteur extrêmement positif dans la récupération !

Je compte vous fournir un exemple concret un peu plus loin dans l’article.  Cet exemple vous permettra de comprendre comment cela se traduit en pratique.

Avant cela, il ne reste qu’une seule notion à introduire, celle de réponse du corps au stress.

La réponse du corps face au stress : introduction

Vous êtes assis à votre bureau, tranquillement, quand soudain un énorme lion entre en rugissant dans la salle. Que faites-vous ?

 

a/ Votre cœur se met à battre la chamade, vous transpirez, vous tentez de fuir,…

b/ Vous restez impassible.

c/ Vous décidez de faire une sieste.

d/ La réponse d

Face à un stress, le corps humain déclenche un ensemble complexe de réactions visant à vous protéger. En voilà une liste non exhaustive:

  • Augmentation de la fréquence cardiaque, respiration plus rapide et moins profonde, transpiration
  • Distribution du sang vers les gros muscles qui permettent de se battre ou de fuir, au détriment de la digestion et de la posture (avez-vous besoin de bien vous tenir, ou de digérer, quand quelque chose vous menace ?).
  • Hypervigilance
  • et…. la douleur !

La douleur est une réaction de protection de l’organisme, générée lorsque votre cerveau considère que vous êtes en danger. Nous y reviendrons plus en détail.

Le message que je veux faire passer ici est que tout stress ou menace (y compris la douleur) est susceptible de déclencher une cascade de réactions, afin de vous protéger. La liste de ces menaces est très longue, et individuelle. Voici néanmoins quelques exemples:

  • Peur de se faire mal
  • Contexte social, affectif ou professionnel difficile
  • Échec des précédents traitements
  • Différentes explications reçues
  • Manque de soutien

N’importe lequel de ces éléments est susceptible de convaincre votre cerveau que vous êtes en danger, et ainsi de générer une série de réactions de protection (dont la douleur, si vous me suivez bien).  Des facteurs dits  » psychologiques » affectent donc très concrètement l’apparition ou non de douleur.

Prenez l’inverse des exemples que je viens de donner, et vous obtenez comme par magie des facteurs psychologiques positifs (Confiance en son corps, contexte socio-affectif positif et encourageant, efficacité des traitements, clarté de l’explication reçue…).

Maintenant que vous avez une idée plus claire de l’effet des facteurs psychologiques sur la douleur, passons à l’exemple.

L’exemple de Monsieur K

Monsieur K est un homme de 50 ans, vivant avec sa femme et ses deux adolescents dans une jolie maison de plein pied (achetée grâce à Stéphane Plaza, mais nous nous égarons). Son travail n’est pas particulièrement physique, et il aime faire du vélo avec son fils le week-end. Il s’occupe également des travaux dans la maison.

Un jour, alors qu’il retourne la terre dans le jardin, il ressent une violente douleur dans le bas du dos, un éclair qui le paralyse sur place et qui lui arrache un cri de douleur. Il arrête immédiatement son activité et marche légèrement courbé le reste de la journée, en croisant les doigts pour que la douleur s’estompe.

Ce n’est pas la première fois qu’il se fait mal au dos, comme tout le monde, et pense que cela va disparaitre. Les jours suivants, il se ménage et fait attention à son dos pour ne pas se blesser davantage. Toutefois, au bout d’une semaine, la douleur est quasiment toujours autant intense… Il s’arrange pour obtenir un rendez-vous chez le médecin dès le lendemain.

A partir de maintenant, nous allons plier l’espace et le temps (oui oui) pour imaginer deux scénarios différents à partir de ce moment de l’histoire. Ils seront volontairement caricaturaux (bien que certaines personnes vivent réellement le scénario n°1), afin de mettre en évidence l’influence des facteurs psychologiques sur l’évolution de la douleur, chez une personne lambda.

Scénario n°1

Lors de la consultation, le médecin examine M. K puis lui donne son avis sur la situation :  » Vous vous êtes probablement fait une petite hernie. Faites attention pendant les prochains jours ! ». En complément, le médecin lui prescrit des antalgiques, des anti-inflammatoires, et des décontractants musculaires.   En ressortant de la consultation, M. K se dit « Si je dois faire attention, c’est qu’il y a un risque que j’aggrave mon problème ! ».

Dans les deux semaines qui suivent, M. K s’efforce de « faire attention », sans savoir réellement ce que cela signifie. Il évite toute activité physique contraignante pour ne pas abîmer son dos. Pourtant, force est de constater que la douleur est toujours aussi présente. Parfois même, il lui semble qu’elle commence à irradier vers le bas de la fesse droite… M. K s’inquiète. Il a pourtant bien suivi les conseils et la prescription médicale. Au bout d’un mois, il reprend rendez-vous chez le médecin.

Lors de cette seconde consultation, le médecin a l’air plus inquiet. Il prescrit une IRM pour « voir ce qu’il se passe là-dedans », et écrit une lettre de recommandation pour un rhumatologue.  La dernière fois que M. K a entendu parler d’un rhumatologue, c’était pour une connaissance atteinte d’une maladie grave… Il part faire son IRM la boule au ventre.

M. K est assis devant le bureau du rhumatologue, et patiente pendant que celui-ci lit le compte-rendu de l’IRM. Son regard s’attarde sur un empilement de vertèbres et de disques en résine. Un disque a l’air sacrément amoché, et un autre est carrément posé à côté de la maquette comme s’il avait été éjecté. Le verdict tombe : « Vous avez trois disques dégénérés, deux hernies et de l’arthrose au niveau des vertèbres… Vous devriez vous arrêter de travailler quelques jours pour vous reposer. Je vous fait également une prescription de kiné si cela ne s’arrange pas dans les mois qui viennent ». M. K repart de la consultation complètement découragé et épuisé. Il se voit déjà handicapé pour le reste de sa vie, voire en fauteuil roulant. Comment pourrait-il reprendre ses activités alors que son dos est dans un état pareil ?

En arrêt de travail, M.K ne fait pas grand chose pour ne pas abîmer davantage son dos. Il tente de s’occuper des tâches ménagères dans la maison, mais il se fait mal, se décourage et abandonne. Cela créé des tensions au sein de son couple. Après chaque dispute conjugale, il sent la douleur s’intensifier et descendre vers sa cuisse.  Cette situation est très dure moralement pour lui : il se sent complètement handicapé par la douleur, son couple et sa relation avec ses enfants en pâtissent… De plus, son patron risque de se débarrasser de lui s’il continue à prolonger son arrêt de travail ! Tout ce stress et cette anxiété parasitent son sommeil, ce qui a pour conséquence de le rendre encore plus fatigué, découragé et démuni face à la douleur…

Je pourrais continuer encore et encore, mais je pense que vous avez une bonne idée de la spirale infernale que représente le scénario n°1.

Scénario n°2

Lors de la consultation, le médecin examine M. K et lui donne son avis: « Je ne pense pas que cela soit grave. Il est normal que vous ayez mal temporairement si vous avez fait une activité trop intense. La grande majorité des lombalgies comme la votre se résolvent en moins d’un mois. « . Il lui conseille de reprendre autant que possible ses activités, et lui prescrit un antalgique pour faciliter sa reprise de l’activité physique.  M. K a toujours mal en ressortant du cabinet médical, mais il ne s’en inquiète pas.

Au cours des deux semaines suivantes, la douleur est toujours présente. M. K continue, comme conseillé, à travailler et à faire ses activités autant que possible. Il va quand même faire du vélo avec son fils, même s’ils partent moins longtemps que d’habitude. M. K a l’impression que sa douleur l’handicape de moins en moins et qu’il réussit quasiment à faire toutes ses activités.  Sa femme et ses enfants le soutiennent et l’encouragent dans ses efforts.  Au fil des semaines, la douleur s’efface progressivement, pour laisser placer à une gêne de plus en plus faible. Un mois plus tard, cet épisode n’est plus qu’un mauvais souvenir pour M. K.

Le scénario est nécessairement plus court, vu que M. K récupère beaucoup plus vite.

M. K est-il fou ?

Dans le scénario 1, la douleur de M. K est visiblement influencée (négativement) par des facteurs psychologiques.

Que doit-on en conclure ?

Sa douleur est-elle « psychologique » ? Dans sa tête ?

Est-il fou, instable émotionnellement, faible, ou dépressif ?

NON ! (et pourtant ce sont des étiquettes qui pourraient lui être collées si on le retrouvait six mois plus tard).

Au delà de la frontière physique/psychologique

Les pensées, les peurs et les croyances ont toujours une influence sur le fonctionnement de l’organisme, car elles sont elles-mêmes sous-tendues par des réactions biochimiques. Toutes les douleurs que vous ressentez sont forcément influencées par votre mental dans une certaine mesure.

Les facteurs psychologiques « négatifs » (peur de se faire mal, informations médicales anxiogènes, stress,…) vont favoriser la mise en place de réactions de protection, qui vont entre autre rendre plus sensible à la douleur, et ainsi former un cercle vicieux.

Les facteurs psychologiques « positifs » (soutien affectif, dédramatisation, incitation à bouger,…) vont permettre d’exploiter au maximum le potentiel de récupération de la personne.

Il est important de noter que ce ne sont pas des choix conscients ! La plupart de ces interactions entre le corps et la cognition se déroulent sous le seuil de notre conscience. Il ne s’agit pas de « faire semblant » ou  » d’exagérer  » sa douleur, bien que la psychologie joue effectivement un rôle majeur. Tous les systèmes du corps humain sont à l’œuvre lors de la réponse à un stimulus, que vous soyez lombalgique chronique ou « sain », que vous ayez un problème d’ordre « psychologique » ou que vous soyez parfaitement équilibré.

La douleur est une expérience éminemment subjective. Personne n’est en mesure de ressentir ce que vous ressentez, et encore moins d’affirmer que vous inventez vos sensations. Nous répondons tous différemment à une même situation, en fonction de notre sensibilité corporelle, de notre vécu, de nos pensées et croyances, et de toutes les informations dont dispose notre cerveau à ce moment-là.

Ainsi, il est erroné de créer une frontière hermétique entre des douleurs « physiques » et des douleurs  » psychologiques ». Ce n’est tout simplement pas comme cela marche !

Ce n’est pas parce que c’est le cerveau qui crée la douleur que c’est  » dans la tête », au sens de « n’existant pas réellement ». Cette formule d’apparence anodine reflète une totale incompréhension des avancées scientifiques du 21e siècle, et a des conséquences désastreuses sur toutes les personnes qui souffrent de douleurs chroniques. La douleur est toujours réelle, quelques soient les différents facteurs biologiques, psychologiques et sociaux qui ont mené à son apparition.

Ouvrir le champ des possibles

La découverte de ces interactions complexes entre la cognition et la douleur permet d’imaginer de nouvelles voies de traitement. Bien que ces mécanismes soient principalement inconscients, nous pouvons reprendre le contrôle sur une partie de ces facteurs. Le scénario n°2 est-il hors de portée ? Non, pas du tout.

Le simple fait de mieux comprendre comment est générée la douleur permet de la relativiser et de reprendre la main sur la situation. Une telle connaissance est indispensable pour ne pas progresser à l’aveugle, afin de recommencer les mouvements, les activités et les sports qui comptent pour vous.

À bientôt.

6 réflexions sur « La douleur, c’est dans la tête ? »

  1. Super article!
    Au vue de l’approche psychologique en carton de certains médecins je pense aussi qu’on penche plus souvent sur le 1er cas mais en espérant qu’en lisant cela certains arrivent à se poser les bonnes questions et à faire pencher la balance vers le 2nd cas…
    À bientôt
    Fx (infirmier)

  2. Bonjour,
    Je pense être dans le cas numéro 1. J’ai était opéré 2 fois du dos .mon medecin de lepoque ma dit d’apprendre a vivre avec la douleur. après j’ai eu un problème de pancréas qui n’est pas fini et depuis notre couples faiblit, j’ai était obligé d’enlever toute mes dents sauf 4..maladie. En plus je suis atteinte d’épilepsie. .Mais toujours et il que j’ai toujours mal du matin au soir même sous morphine. .On m’a parlé de se problème un psychologue. Que c’était peut être dans la.tête. .On verra bientôt le rendez vous. .Le morale bas on a bien envie que sa aille mieux. .Mais c’est dur à gérer

    1. Bonjour,
      Merci de partager votre expérience. La situation devient en effet plus compliquée lorsqu’on est atteint de plusieurs maladies (chroniques). J’espère que la lecture de cet article vous aura apporté des informations intéressantes sur la question  » Est-ce que ma douleur est dans ma tête ? ». Le rdv chez le psychologue peut tout à fait vous aider, mais pas parce que c’est une douleur « imaginaire ». Toute douleur est réelle. Tout ce qui peut diminuer votre anxiété et votre stress aura un impact positif sur vos douleurs. De la même manière, essayez de lister les activités qui vous font plaisir et de les reprendre graduellement (D’autres articles vont sortir très prochainement sur ce sujet, je vais les publier un par un).
      En espérant que mon blog vous aidera,
      Eric

  3. Woha
    j ai régulièrement mal au dos depuis mes années lycée,j ai 55 ans et ai vu des tas de professionnels de santé……..

    Je suis sans mots pour vous exprimer ,mon état après toutes ces lectures,pertubantes ……Je me dois de les digérer……..et en tirer tous les bénéfices .
    Je vous remercie vivement de m’avoir donné l’accès à votre blog.

  4. Bonjour,

    Oui, votre analyse me parle.

    A 40 ans, je souffrais de sciatique à cause d’une petite hernie discale L5-S1 (non migré), les rhumatologues me prescrivaient des séances de kiné et me disait « je ne peux rien pour vous ». Un an plus tard, la douleur n’avait pas disparu. Puis j’ai rencontré un ostéopathe qui m’a dit: « je ne m’inquiète pas pour vous » et a attiré mon attention l’aspect viscéral de mon mal être. 3 mois plus tard, je marchais sans pb. Depuis je fais des rando en montagne, de la gym douce et je n’oublie pas de nager dès que possible en surveillant mon poids…

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