Doit-on se tenir droit ? (La grande im-posture partie 1)

Introduction

Il est communément admis que nous devrions nous tenir droit pour protéger notre dos et éviter les douleurs. Cette croyance amène de très nombreuses personnes, y compris des personnes sans problème particulier, à mener une lutte sans merci contre les « mauvaises postures ».

Nous avons aujourd’hui de bonnes raisons de penser que cette idée reçue ne correspond pas tout à fait à la réalité, et que la relation entre posture et douleur est beaucoup plus obscure qu’on ne le pense. Cette quête sans fin de la « posture idéale » peut même avoir des effets négatifs (et c’est en particulier ce dernier point qui me motive à écrire un article sur le sujet).

Ce sujet est très, trèèèèèèèès riche et cet article sera aussi synthétique que possible, pour ne pas s’éparpiller :).

Messages-clés (pour les flemmards pressés)

  • Il n’existe pas une unique bonne posture, toute droite, tout le temps.
  • Une « bonne » posture est efficiente (efficace à moindre coût) et adaptée à l’activité réalisée.
  • Toute posture maintenue longtemps devient désagréable: le problème provient surtout du manque de mouvement.
  • S’asseoir avachi(e) ou se pencher en avant n’est pas dangereux, même si vous avez une hernie.
  • Il existe beaucoup de raisons de se tenir droit sans rapport à la douleur : une meilleure respiration, une plus belle image sociale, une stature plus imposante, plus assurée…
  • Stigmatiser des postures comme « mauvaises » crée un effet nocebo qui tend à créer plus de problèmes que cela n’en résout.

Peut-on parler de bonne ou mauvaise posture ?

En voilà un qui ne doit jamais avoir mal au dos !

En général, lorsqu’on cherche à comprendre ce qui est perçu comme une « mauvaise posture », on s’aperçoit rapidement que toutes les positions qui dévient de la rectitude, de la position érigée, sont considérées comme potentiellement dangereuses. Il faudrait donc se tenir droit le plus souvent possible. Vraiment ?

Aujourd’hui, beaucoup de spécialistes remettent sérieusement en question le concept de « mauvaise posture ». Étonnant, non ? Trois points pour commencer :

  • Le dos est SOLIDE. Il possède de formidables capacités d’adaptation, et peut tolérer de nombreuses postures différentes sans s’abîmer, contrairement à une croyance largement répandue. De plus, le dos n’est pas une machine : il ne s’use pas au fur et à mesure que vous l’utilisez, comme une voiture ou un simple outil. Il fait partie d’un organisme vivant hautement complexe (vous), capable d’auto-réparation et d’adaptation.

 

  • Nous avons de bonnes raisons de penser que les douleurs sont dues au manque de mouvement plutôt qu’à la position en elle-même. Faites-en l’expérience : tenez vous dans la position que vous jugez idéale, et restez-y. Il y a fort à parier que vous en ayez marre au bout d’une minute, et pour cause : toute posture devient désagréable lorsqu’elle est maintenue trop longtemps. Le garde londonien ci-dessus s’en est sûrement rendu compte…  Lorsque vous ne bougez pas pendant plusieurs minutes, certaines parties de votre corps sont moins bien oxygénées et font remonter cette information au cerveau qui, à son tour, décide s’il faut intervenir ou pas. S’il décide qu’il faut intervenir, alors il génère de la douleur pour que vous bougiez. Rappelez-vous, vous êtes fait pour le mouvement !

 

  • Tout le monde ne réagit pas de la même manière à une posture. Pourquoi est-ce que certaines personnes peuvent rester des heures allongées sur le côté dans leur canapé, alors que d’autres trouvent cette position insupportable ? Plusieurs facteurs peuvent avoir une influence positive sur la douleur (être habitué à la position en question) ou négatives (système nerveux sensibilisé).  Dès lors, le problème ne vient plus de la posture en elle-même, mais de la sensibilité et de tolérance à cette posture.

À droite, vous pouvez admirer des laotiens en pleine cueillette dans leur rizière. Ont-ils plus mal au dos que nous ? Ou se sont-ils habitués à cette position qui en ferait trembler plus d’un ?

 

Une posture n’est mauvaise que si elle est inadaptée à une activité

Je ne suis pas en train de dire que toutes les postures se valent. Il faut remettre chaque posture dans son contexte : chacune reflète une réponse aux différentes forces qui s’appliquent à nous lors d’une activité, les émotions qui nous traversent, et les interactions sociales qui se déroulent.

Le domaine de la posture est animé par de nombreux débats, et il n’existe pas une seule façon de voir les choses. Personnellement, je rejoins plutôt l’hypothèse qu’une mauvaise posture est une posture inadaptée, évitable et non nécessaire. Par exemple, être assis sur une chaise avec un genou replié sous soi remplit ces trois conditions. En revanche, être penché en avant en position assise peut être adapté et nécessaire si l’on réalise un travail de précision qui nécessite de se rapprocher de son travail.

La caractère bon ou mauvais d’une posture dépend de vous (habitudes, forme physique, etc…) et de ce que vous êtes en train de faire. L’idée reçue selon laquelle la seule et unique bonne posture est de se tenir droit est erronée.

Que risque-t-on à « mal se tenir  » ?

Il est possible qu’à présent vous vous disiez : « D’accord, peut-être que sur le moment on a pas forcément mal, mais on le regrette plus tard ! » . Voyons donc quels sont les risques liés aux principales « mauvaises postures » !

Il n’y a pas de lien entre la courbure cervicale et la douleur ( réf, réf). Si votre tête a tendance à partir en avant, position diabolisée par beaucoup de professionnels, votre courbure cervicale augmente mais ce ne semble pas être le facteur générateur de douleur.

Idem pour la courbure lombaire : pas de lien avec la douleur (réf). Autrement dit, vous pouvez être cambré sans avoir mal !

Attention : vous pouvez évidemment avoir une courbure particulière au niveau du dos ET avoir mal. Simplement, il est faux de dire que c’est la courbure qui provoque la douleur.

Une autre étude n’a pas retrouvé de lien solide entre le fait de s’asseoir de manière avachie et le mal de dos (réf).

En ce qui concerne toutes les postures bizarres dans lesquelles on peut se retrouver (penché sur le côté, assis avec un genou replié,…), le risque principal est d’en ressortir avec des douleurs musculaires. Notamment si vous n’êtes pas habitués à cette position. Il s’agit la plupart du temps d’une posture inadaptée, non nécessaire et évitable ! Les conséquences n’en sont que temporaires.

je peux pas, j’ai hernie…

Deux disques en pleine évasion

Les modèles avec deux ou trois vertèbres et leurs disques foisonnent sur les bureaux des rhumatologues et des chirurgiens. On y voit des disques très indépendants des corps vertébraux, parfois carrément en dehors de la colonne.

On explique généralement au patient que lorsque la colonne se fléchit vers l’avant, la hernie ressort encore plus vers l’arrière, et qu’il faut donc éviter ce mouvement. Des explications très rassurantes, n’est-ce pas ?

Les disques intervertébraux sont des structures solides, fermement ancrées dans la colonne, même lorsqu’ils présentent une hernie. Cette hernie ne bouge pas au gré des mouvements. Elle ne rentre pas dans le disque quand vous vous redressez, et ne ressort pas davantage lors d’une flexion. Pourquoi est-ce que j’ai mal quand je me penche en avant alors ? Très bonne question, qui méritera sûrement un article à elle seule.

En définitive, vous n’aggravez pas votre hernie lorsque vous vous asseyez de manière détendue, ou si vous vous penchez vers l’avant.

Pourquoi se tenir droit reste une bonne chose

Il existe de nombreuses raisons de se tenir droit sans rapport avec la douleur :

  • La respiration : Se tenir relativement droit permet une meilleure amplitude thoracique et une mécanique diaphragmatique optimale.
  • L’esthétique : Nous voulons tous avoir l’air plus grands, plus dignes, plus minces… C’est aussi pour cela que nous cherchons sans arrêt à nous grandir. L’image du bossu de Notre-Dame fait rarement rêver.
  • Les relations sociales : Certaines professions, par exemple, appellent à un rôle de domination qui passe nécessairement par la posture. Imaginez-vous un patron donner des directives en étant voûté et en regardant vers le sol ?
  • Les émotions : Chose étonnante, la posture dans laquelle vous vous trouvez influence les émotions que vous ressentez. Adopter une posture fermée et voutée augmentera plutôt votre stress et vos émotions négatives, tandis qu’une posture ouverte, détendue et redressé aura l’effet inverse. Vous l’avez peut-être deviné : un cercle vicieux peut facilement se développer ici. À ce sujet, je vous conseille ce très bon TED Talk . Il est raisonnable de penser qu’une diminution temporaire du stress peut permettre à son tour de diminuer temporairement la douleur. Alors cela vaut le coup d’essayer : arborez une posture fière et souriez à la vie ! 😉

Pourquoi cela ne doit pas devenir une obsession

Le revers de la médaille, c’est que les messages appelant à adopter une position droite sont légion. Il suffit de se plonger dans un magazine de santé, de se rendre à son cours de Pilates préféré ou encore de chercher des informations sur le net (quelle idée…) pour le constater. Les exercices posturaux, à base de contraction des abdominaux et d’auto-grandissement se multiplient à vitesse grand V.

Quelles conséquences cela peut-il bien avoir ?

  • De la raideur : Faisons une expérience : d’abord, faites bouger votre poignet dans tous les sens. Maintenant serrer le poing, et refaites l’expérience en gardant le poing serré. Est-ce facile, souple et confortable ? Seriez-vous capable d’utiliser vos mains de manière efficace en les gardant toujours contractées ? Bien sûr que non. Pourtant beaucoup d’entre nous avons tendance à faire la même chose avec notre dos : rentrer le ventre, contracter les muscles du dos, ramener les épaules en arrière… Il est nettement plus agréable de bouger son dos en étant détendu 🙂
  • De l’inconfort : Rester dans une même position de façon prolongée est désagréable. Cela peut devenir carrément douloureux si vous tentez de rester « droit » coûte que coûte, dans une situation où vous seriez naturellement penché. Lorsque vous gardez les muscles de votre dos contractés longtemps, ils finissent par manquer d’oxygène. Ils le signalent au cerveau qui vous le fera comprendre à sa manière, par de l’inconfort, pour que vous changiez quelque chose à la situation.
  • De la frustration : Votre posture actuelle est le fruit de (plus ou moins) nombreuses années de vie, d’activité, d’adaptation, etc.. Elle reflète qui vous êtes, votre personnalité et vos émotions. Il est par conséquent très difficile de la changer ! Un travail de longue haleine, avec des effets indésirables importants, pour une récompense très, très incertaine.. Cela vaut-il le coup d’essayer ? Le débat reste ouvert, personne ne détient la réponse à cette question !
  • De la douleur : Les croyances influencent énormément la douleur. Si vous êtes convaincus qu’être assis est mauvais pour votre dos, alors il est probable que vous ressentiez de la douleur lorsque vous êtes dans cette position. Les messages diffusés massivement dans les médias et dans votre entourage (« Il ne faut pas se tenir penché », « Vous risquez d’abîmer votre dos »,…) ont en fait un effet nocebo (l’inverse de l’effet placebo) !  Dans un contexte de lombalgie ou de cervicalgie chronique, les croyances sont parfois un facteur prépondérant dans la genèse de la douleur. Avoir peur de se pencher ou d’être assis de manière « avachie » aggrave le problème. Considérer son dos comme une structure solide et lui faire confiance vous fait progresser dans le bon sens.

 

Quelques sources (pour les curieux ET anglophones)

Pain Science – Posture correction : does it matter ? https://www.painscience.com/articles/posture.php

Cheryl Lee – Bullshit about posture causes pain and suffering http://www.huffingtonpost.co.uk/cheryl-lee/bullshit-about-posture-ca_b_17319358.html

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