Doit-on se tenir droit ? (La grande im-posture partie 1)

Introduction

Il est communément admis que nous devrions nous tenir droit pour protéger notre dos et éviter les douleurs. Cette croyance amène de très nombreuses personnes, y compris des personnes sans problème particulier, à mener une lutte sans merci contre les « mauvaises postures ».

Nous avons aujourd’hui de bonnes raisons de penser que cette idée reçue ne correspond pas tout à fait à la réalité, et que la relation entre posture et douleur est beaucoup plus obscure qu’on ne le pense. Cette quête sans fin de la « posture idéale » peut même avoir des effets négatifs (et c’est en particulier ce dernier point qui me motive à écrire un article sur le sujet).

Ce sujet est très, trèèèèèèèès riche et cet article sera aussi synthétique que possible, pour ne pas s’éparpiller :).

Messages-clés (pour les flemmards pressés)

  • Il n’existe pas une unique bonne posture, toute droite, tout le temps.
  • Une « bonne » posture est efficiente (efficace à moindre coût) et adaptée à l’activité réalisée.
  • Toute posture maintenue longtemps devient désagréable: le problème provient surtout du manque de mouvement.
  • S’asseoir avachi(e) ou se pencher en avant n’est pas dangereux, même si vous avez une hernie.
  • Il existe beaucoup de raisons de se tenir droit sans rapport à la douleur : une meilleure respiration, une plus belle image sociale, une stature plus imposante, plus assurée…
  • Stigmatiser des postures comme « mauvaises » crée un effet nocebo qui tend à créer plus de problèmes que cela n’en résout.

Peut-on parler de bonne ou mauvaise posture ?

En voilà un qui ne doit jamais avoir mal au dos !

En général, lorsqu’on cherche à comprendre ce qui est perçu comme une « mauvaise posture », on s’aperçoit rapidement que toutes les positions qui dévient de la rectitude, de la position érigée, sont considérées comme potentiellement dangereuses. Il faudrait donc se tenir droit le plus souvent possible. Vraiment ?

Aujourd’hui, beaucoup de spécialistes remettent sérieusement en question le concept de « mauvaise posture ». Étonnant, non ? Trois points pour commencer :

  • Le dos est SOLIDE. Il possède de formidables capacités d’adaptation, et peut tolérer de nombreuses postures différentes sans s’abîmer, contrairement à une croyance largement répandue. De plus, le dos n’est pas une machine : il ne s’use pas au fur et à mesure que vous l’utilisez, comme une voiture ou un simple outil. Il fait partie d’un organisme vivant hautement complexe (vous), capable d’auto-réparation et d’adaptation.

 

  • Nous avons de bonnes raisons de penser que les douleurs sont dues au manque de mouvement plutôt qu’à la position en elle-même. Faites-en l’expérience : tenez vous dans la position que vous jugez idéale, et restez-y. Il y a fort à parier que vous en ayez marre au bout d’une minute, et pour cause : toute posture devient désagréable lorsqu’elle est maintenue trop longtemps. Le garde londonien ci-dessus s’en est sûrement rendu compte…  Lorsque vous ne bougez pas pendant plusieurs minutes, certaines parties de votre corps sont moins bien oxygénées et font remonter cette information au cerveau qui, à son tour, décide s’il faut intervenir ou pas. S’il décide qu’il faut intervenir, alors il génère de la douleur pour que vous bougiez. Rappelez-vous, vous êtes fait pour le mouvement !

 

  • Tout le monde ne réagit pas de la même manière à une posture. Pourquoi est-ce que certaines personnes peuvent rester des heures allongées sur le côté dans leur canapé, alors que d’autres trouvent cette position insupportable ? Plusieurs facteurs peuvent avoir une influence positive sur la douleur (être habitué à la position en question) ou négatives (système nerveux sensibilisé).  Dès lors, le problème ne vient plus de la posture en elle-même, mais de la sensibilité et de tolérance à cette posture.

À droite, vous pouvez admirer des laotiens en pleine cueillette dans leur rizière. Ont-ils plus mal au dos que nous ? Ou se sont-ils habitués à cette position qui en ferait trembler plus d’un ?

 

Une posture n’est mauvaise que si elle est inadaptée à une activité

Je ne suis pas en train de dire que toutes les postures se valent. Il faut remettre chaque posture dans son contexte : chacune reflète une réponse aux différentes forces qui s’appliquent à nous lors d’une activité, les émotions qui nous traversent, et les interactions sociales qui se déroulent.

Le domaine de la posture est animé par de nombreux débats, et il n’existe pas une seule façon de voir les choses. Personnellement, je rejoins plutôt l’hypothèse qu’une mauvaise posture est une posture inadaptée, évitable et non nécessaire. Par exemple, être assis sur une chaise avec un genou replié sous soi remplit ces trois conditions. En revanche, être penché en avant en position assise peut être adapté et nécessaire si l’on réalise un travail de précision qui nécessite de se rapprocher de son travail.

La caractère bon ou mauvais d’une posture dépend de vous (habitudes, forme physique, etc…) et de ce que vous êtes en train de faire. L’idée reçue selon laquelle la seule et unique bonne posture est de se tenir droit est erronée.

Que risque-t-on à « mal se tenir  » ?

Il est possible qu’à présent vous vous disiez : « D’accord, peut-être que sur le moment on a pas forcément mal, mais on le regrette plus tard ! » . Voyons donc quels sont les risques liés aux principales « mauvaises postures » !

Il n’y a pas de lien entre la courbure cervicale et la douleur ( réf, réf). Si votre tête a tendance à partir en avant, position diabolisée par beaucoup de professionnels, votre courbure cervicale augmente mais ce ne semble pas être le facteur générateur de douleur.

Idem pour la courbure lombaire : pas de lien avec la douleur (réf). Autrement dit, vous pouvez être cambré sans avoir mal !

Attention : vous pouvez évidemment avoir une courbure particulière au niveau du dos ET avoir mal. Simplement, il est faux de dire que c’est la courbure qui provoque la douleur.

Une autre étude n’a pas retrouvé de lien solide entre le fait de s’asseoir de manière avachie et le mal de dos (réf).

En ce qui concerne toutes les postures bizarres dans lesquelles on peut se retrouver (penché sur le côté, assis avec un genou replié,…), le risque principal est d’en ressortir avec des douleurs musculaires. Notamment si vous n’êtes pas habitués à cette position. Il s’agit la plupart du temps d’une posture inadaptée, non nécessaire et évitable ! Les conséquences n’en sont que temporaires.

je peux pas, j’ai hernie…

Deux disques en pleine évasion

Les modèles avec deux ou trois vertèbres et leurs disques foisonnent sur les bureaux des rhumatologues et des chirurgiens. On y voit des disques très indépendants des corps vertébraux, parfois carrément en dehors de la colonne.

On explique généralement au patient que lorsque la colonne se fléchit vers l’avant, la hernie ressort encore plus vers l’arrière, et qu’il faut donc éviter ce mouvement. Des explications très rassurantes, n’est-ce pas ?

Les disques intervertébraux sont des structures solides, fermement ancrées dans la colonne, même lorsqu’ils présentent une hernie. Cette hernie ne bouge pas au gré des mouvements. Elle ne rentre pas dans le disque quand vous vous redressez, et ne ressort pas davantage lors d’une flexion. Pourquoi est-ce que j’ai mal quand je me penche en avant alors ? Très bonne question, qui méritera sûrement un article à elle seule.

En définitive, vous n’aggravez pas votre hernie lorsque vous vous asseyez de manière détendue, ou si vous vous penchez vers l’avant.

Pourquoi se tenir droit reste une bonne chose

Il existe de nombreuses raisons de se tenir droit sans rapport avec la douleur :

  • La respiration : Se tenir relativement droit permet une meilleure amplitude thoracique et une mécanique diaphragmatique optimale.
  • L’esthétique : Nous voulons tous avoir l’air plus grands, plus dignes, plus minces… C’est aussi pour cela que nous cherchons sans arrêt à nous grandir. L’image du bossu de Notre-Dame fait rarement rêver.
  • Les relations sociales : Certaines professions, par exemple, appellent à un rôle de domination qui passe nécessairement par la posture. Imaginez-vous un patron donner des directives en étant voûté et en regardant vers le sol ?
  • Les émotions : Chose étonnante, la posture dans laquelle vous vous trouvez influence les émotions que vous ressentez. Adopter une posture fermée et voutée augmentera plutôt votre stress et vos émotions négatives, tandis qu’une posture ouverte, détendue et redressé aura l’effet inverse. Vous l’avez peut-être deviné : un cercle vicieux peut facilement se développer ici. À ce sujet, je vous conseille ce très bon TED Talk . Il est raisonnable de penser qu’une diminution temporaire du stress peut permettre à son tour de diminuer temporairement la douleur. Alors cela vaut le coup d’essayer : arborez une posture fière et souriez à la vie ! 😉

Pourquoi cela ne doit pas devenir une obsession

Le revers de la médaille, c’est que les messages appelant à adopter une position droite sont légion. Il suffit de se plonger dans un magazine de santé, de se rendre à son cours de Pilates préféré ou encore de chercher des informations sur le net (quelle idée…) pour le constater. Les exercices posturaux, à base de contraction des abdominaux et d’auto-grandissement se multiplient à vitesse grand V.

Quelles conséquences cela peut-il bien avoir ?

  • De la raideur : Faisons une expérience : d’abord, faites bouger votre poignet dans tous les sens. Maintenant serrer le poing, et refaites l’expérience en gardant le poing serré. Est-ce facile, souple et confortable ? Seriez-vous capable d’utiliser vos mains de manière efficace en les gardant toujours contractées ? Bien sûr que non. Pourtant beaucoup d’entre nous avons tendance à faire la même chose avec notre dos : rentrer le ventre, contracter les muscles du dos, ramener les épaules en arrière… Il est nettement plus agréable de bouger son dos en étant détendu 🙂
  • De l’inconfort : Rester dans une même position de façon prolongée est désagréable. Cela peut devenir carrément douloureux si vous tentez de rester « droit » coûte que coûte, dans une situation où vous seriez naturellement penché. Lorsque vous gardez les muscles de votre dos contractés longtemps, ils finissent par manquer d’oxygène. Ils le signalent au cerveau qui vous le fera comprendre à sa manière, par de l’inconfort, pour que vous changiez quelque chose à la situation.
  • De la frustration : Votre posture actuelle est le fruit de (plus ou moins) nombreuses années de vie, d’activité, d’adaptation, etc.. Elle reflète qui vous êtes, votre personnalité et vos émotions. Il est par conséquent très difficile de la changer ! Un travail de longue haleine, avec des effets indésirables importants, pour une récompense très, très incertaine.. Cela vaut-il le coup d’essayer ? Le débat reste ouvert, personne ne détient la réponse à cette question !
  • De la douleur : Les croyances influencent énormément la douleur. Si vous êtes convaincus qu’être assis est mauvais pour votre dos, alors il est probable que vous ressentiez de la douleur lorsque vous êtes dans cette position. Les messages diffusés massivement dans les médias et dans votre entourage (« Il ne faut pas se tenir penché », « Vous risquez d’abîmer votre dos »,…) ont en fait un effet nocebo (l’inverse de l’effet placebo) !  Dans un contexte de lombalgie ou de cervicalgie chronique, les croyances sont parfois un facteur prépondérant dans la genèse de la douleur. Avoir peur de se pencher ou d’être assis de manière « avachie » aggrave le problème. Considérer son dos comme une structure solide et lui faire confiance vous fait progresser dans le bon sens.

 

Quelques sources (pour les curieux ET anglophones)

Pain Science – Posture correction : does it matter ? https://www.painscience.com/articles/posture.php

Cheryl Lee – Bullshit about posture causes pain and suffering http://www.huffingtonpost.co.uk/cheryl-lee/bullshit-about-posture-ca_b_17319358.html

Comment reprendre son activité préférée (No Pain No gain ? partie 3)

Vers un nouveau modèle de gestion de la douleur

De nombreuses découvertes scientifiques sur les mécanismes de la douleur chronique permettent de sortir de cette vision binaire et de construire un modèle beaucoup plus proche de la réalité. Je vais tenter de vous expliquer et de mettre en lien plusieurs notions le plus clairement possible.

Mettre la douleur au second plan

Dans un contexte chronique, le système de régulation de la douleur est perturbé. L’alarme que représente la douleur, très utile en temps normal, ne s’éteint plus convenablement et donne constamment de fausses alertes. Il convient alors de la mettre au second plan. Il ne s’agit pas de l’ignorer, mais de la relativiser.

À partir du moment où vous gardez à l’esprit que :

  • La douleur ne signifie pas qu’il y a une blessure.
  • La douleur est une réaction de protection générée par le cerveau lorsqu’il considère que vous êtes en danger.
  • Il existe de nombreux moyens de rendre votre système nerveux moins sensibilisé.

.. vous pouvez reprendre le contrôle et progresser. Comme dirait Lorimer Moseley, l’un des plus grands experts au monde sur la douleur, vous pouvez « dompter la bête« .

Le principe de l’exposition graduelle

Il s’agit de reprendre progressivement les activités qui ont du sens pour vous, pour vous permettre de vous y adapter et de les tolérer à nouveau.  Pour faciliter cette reprise, il est conseillé d’y associer d’autres « outils »:

  • Une meilleure compréhension de la douleur
  • Des techniques pour modifier les symptômes, à découvrir en travaillant avec votre kinésithérapeute
  • Des techniques de relaxation et de méditation, pour mieux gérer le stress et pour mieux « accepter » la douleur.

Le fait d’avoir arrêté certaines activités à cause de la douleur déforme la vision que vous avez de vos propres capacités. « J’ai arrêté de faire cela parce que je n’en étais plus capable. » Avec l’aide de votre thérapeute, vous pouvez quasiment toujours trouver un moyen de reprendre cette activité, au moins partiellement. Être confronté(e) à ce que vous arrivez à faire vous permet de faire évoluer vos croyances sur votre corps et sur vos capacités. Par conséquent, vous vous redonnez la permission de faire ce qui compte pour vous.

Votre objectif : repasser dans la situation de droite

 

Pour Max Zusman, un pionnier dans la gestion de la douleur, il s’agit d’ « exposer les patients douloureux chroniques à des exercices et aux activités quotidiennes sans danger, pour convaincre le cerveau de son erreur« .

De mieux en mieux ?

Ce à quoi vous vous attendez

Un autre point à aborder est la progression. Comment mon état va-t-il évoluer ? De mieux en mieux ? Il faut être conscient que votre douleur et vos capacités physiques ne vont pas évoluer de manière linéaire. Il y aura nécessairement des hauts et des bas, cela fait partie intégrante de la progression et c’est normal.

 

Ce qu’il se passe en réalité (oui, j’ai passé beaucoup de temps à dessiner ce graphique)

Certains spécialistes de la douleur aiment dire que « la connaissance, c’est le traitement » (knowledge is treatment). D’où l’intérêt d’être accompagné et guidé par un kinésithérapeute formé à ces nouvelles approches, pour trouver des explications aux « mauvaises passes » ainsi mieux vivre les épisodes les plus douloureux.

 

Exemple

Cette fois-ci, nous suivons Mme K qui souffre d’une lombosciatalgie droite depuis 1 an, c’est-à-dire qu’elle ressent une douleur dans le bas du dos, qui irradie derrière sa cuisse jusque dans son mollet droit. L’un de ses loisirs préférés était d’aller faire du vélo avec son fils de 10 ans dans la forêt. Cependant, depuis l’apparition de sa douleur, ces sorties sont devenues de plus en plus pénibles, et depuis que son médecin lui a déconseillé de faire du vélo car cela risquait aggraver sa hernie discale, c’est devenu un calvaire. Cette activité lui manque beaucoup et elle commence à désespérer de ne plus pouvoir partager ce moment avec son fils.

Lors d’une consultation avec un autre médecin, ce dernier lui conseille d’aller voir un kinésithérapeute formé à la prise en charge de douleurs chroniques. Curieuse, et surtout prête à tout pour se sortir de cette mauvaise passe, elle se rend chez le thérapeute en question pour un premier rendez-vous. Mme K explique avec précision sa situation, et le professionnel déroule son bilan habituel pour mieux appréhender la situation de la patiente. Il prend soin de lui présenter les notions principales liées à la douleur et de lui expliquer que la douleur est toujours générée par le cerveau en fonction de la menace perçue (mais que cela ne veut pas dire que c’est dans la tête). Mme K informe son thérapeute que sa priorité est de pouvoir refaire du vélo avec son fils avec moins de douleurs. Ils programment tous les deux une reprise progressive du vélo, en commençant par une durée quotidienne symbolique de 5 minutes.

Lors des séances suivantes, Mme K travaille avec son kinésithérapeute afin de trouver des exercices et des astuces pour calmer sa douleur et lui permettre de faire plus de choses. De son côté, elle reprend comme prévu le vélo, en augmentant très progressivement le temps passé sur son vélo.

Rocky et son kinésithérapeute (je crois)

Lors de ses sorties, la douleur apparaît au bout de quelques minutes et augmente régulièrement et insidieusement. Mme K utilise les différentes techniques trouvées avec le thérapeute : jouer sur la respiration, cambrer le bas du dos, se focaliser sur une autre sensation… Cependant, au bout d’un certain temps, ces techniques ne la soulagent plus et la douleur devient très intense. Elle ressent une brûlure très nette tout le long de sa jambe tout en pédalant, comme lors des « mauvais jours ». Toutefois elle se rappelle des conseils de son kinésithérapeute et elle sait que la douleur n’est pas synonyme de blessure ou de lésion. Progressivement, elle parvient à « accepter » la douleur et à ne pas la juger comme bonne ou mauvaise. Le soir, après chaque tour de vélo, force est de constater qu’elle n’a pas vraiment plus mal qu’avant le tour de vélo.

Un jour où elle se sent très motivée, elle décide de continuer jusqu’à 20 minutes au lieu des 12 minutes prévues. Cependant, les brûlures féroces qu’elle ressent dans sa jambe droite ne cessent pas lorsqu’elle rentre se reposer chez elle. Pire, il lui semble qu’elles augmentent et qu’elle se propagent encore plus loin que d’habitude. Mme K a peur d’avoir fait une erreur et d’avoir ruiné ses efforts, ainsi que ses espoirs de guérison.

Lors de la séance suivante avec son kinésithérapeute, elle lui raconte sa mésaventure. Il lui explique qu’elle a probablement été au delà de ses capacités actuelles, et que son système nerveux l’a « rappelée à l’ordre ». Elle n’a toutefois rien « abîmé » et doit continuer à être active. Il lui conseille de reprendre à 10 minutes, à une intensité modérée par rapport à d’habitude.

Mme K reprend comme convenu ses séances quotidiennes. Bien qu’il y ait des hauts et des bas, elle se sent de moins en moins essoufflée et reprend peu à peu confiance en ses capacités. La douleur est toujours là, mais elle ne l’empêche pas de réaliser son tour de vélo. L’anxiété associée à cette activité est de moins en moins marquée. Après plusieurs mois de travail progressif, Mme K refait du vélo avec son fils avec encore plus de plaisir qu’avant.

Lutter ou danser : une relation tumultueuse avec la douleur

L’une des difficultés que je rencontre dans l’écriture de cet article est qu’il n’y a pas UNE réponse unique à apporter à la douleur. Il n’y a pas UNE façon de réagir face à la douleur. Face à un problème aussi complexe, multiple et subjectif que la douleur chronique, il serait très arrogant d’apporter une soi-disant solution miracle.

Il existe une subtilité assez difficile à vulgariser dans le modèle que je défends :

  • D’un côté, vous devez être très actifs, reprendre le contrôle de votre vie et faire face à vos peurs en recommençant les activités que vous avez évité auparavant.
  • De l’autre, grâce aux techniques de relaxation et de méditation par exemple, vous apprenez à « accepter » la douleur, à ne pas la juger et à ne pas chercher à tout prix à la faire disparaitre.

Si vous souffrez de douleurs chroniques, savoir quand lutter et quand laisser aller est un défi quotidien.

Nous avons tous appris qu’il est nécessaire de travailler dur pour atteindre nos objectifs.  Cependant, il existe également de nombreux objectifs qui sont plus facilement atteints lorsqu’on ne cherche à tout prix à les atteindre, lorsqu’on ne se force pas. Avez-vous déjà réussi à vous forcer à vous endormir ? Tout le monde sera d’accord sur le fait que se forcer à s’endormir est le meilleur moyen de rester éveillé et de polluer son esprit avec un flot de pensées incessant.

Chercher à tout prix à contrôler la douleur est contre-productif ! Quels mouvements faire ou ne pas faire, quel matelas, quel médicament, quelle chaise, quelle thérapie manuelle, quel sacrifice à faire sur l’autel de quel dieu pour diminuer l’intensité de la douleur ? Cette quête sans fin ne porte malheureusement pas ses fruits, il suffit de jeter un oeil à l’augmentation de la prévalence des lombalgies chroniques pour s’en convaincre.

Une autre solution est d’accepter que la douleur est BIZARRE et parfois incontrôlable. Comme la météo. Quand le soleil n’est pas au rendez-vous, vous n’arrêtez pas de vivre pour autant. Certaines activités devront être adaptées, d’autres ne pourront peut-être pas être faites ce jour là. Parfois une journée commence bien puis se gâte, et vice versa.

La méditation de pleine conscience permet justement de briser ce lien toxique entre nos sensations et nos pensées. Ce que vous ressentez dans votre corps est souvent associé à un jugement. Lorsqu’il est négatif, tel que « Cette douleur me pourrit la vie et je ferais tout pour la faire partir« , vous vous engagez dans un cercle vicieux. Chaque tentative infructueuse pour vaincre cette douleur renforce votre frustration et votre volonté. Or, on ne peut pas « forcer » une douleur chronique à partir (hélas !).

Ce qui apparait comme le meilleur moyen aujourd’hui pour réussir cet objectif est justement de s’en défocaliser ! Accepter dans un premier temps la douleur, ne pas juger les aléas et les éléments que l’on ne peut pas contrôler. Il ne s’agit pas d’un aveu de faiblesse. Il s’agit de changer de mode de pensée, de sortir d’un cercle vicieux en abandonnant une stratégie qui ne fonctionne pas.

D’autres articles traiteront de la méditation et des thérapies qui en découlent, afin d’éclaircir ce point de vue assez peu connu. 🙂

Mener une vie normale

Sur quoi devrions-nous alors nous focaliser, s’il ne faut pas essayer de modifier la douleur ?

Prenez un papier et un crayon. Faites la liste des activités que vous ne pouvez plus réaliser comme avant.

Que feriez-vous de plus dans votre vie si demain vous n’aviez plus aucune douleur?

Ce sont vers CES objectifs que nous devrions tendre. Certains paraissent plus accessibles que d’autres, et c’est normal. Prendre l’objectif qui vous paraît le plus facile, ou bien celui qui vous tient le plus à coeur, et travailler dessus est un excellent moyen de rentrer dans un cercle vertueux. Si votre douleur vous handicape depuis « peu » de temps, vous vous souvenez très bien de vos capacités antérieures, ce qui vous donne une référence personnalisée et fiable.

En revanche, si vous êtes gêné depuis plusieurs années, il est probable que vous ne sachiez plus ce qu’il est raisonnable de faire. Vous avez peut-être peur de vouloir « trop en faire ». L’un des principes proposés par les médecins américains Siegel, Urdang et Johnson dans leur livre Back Sense (un livre qui m’inspire beaucoup pour ce blog, par sa pédagogie), est le suivant: « Comportez vous comme une personne normale ».

Que ferait une personne de votre âge, avec une condition physique et un environnement similaires ? Pourrait-elle faire telle ou telle tâche ménagère, courir après son bus, jouer un match de tennis, aller à un diner entre amis ?

Que vous soyez en souffrance ou en parfaite santé, imaginez ces deux cas de figure. Une personne ressent une douleur au milieu du dos, mais continue à faire son sport favori, à sortir avec ses amis, etc… Une autre personne ressent une douleur de même intensité (en imaginant qu’une douleur soit comparable d’un individu à un autre), mais elle s’interdit de faire ses activités favorites par peur d’aggraver le problème. D’après vous, laquelle de ces deux personnes souffre le plus ?

En conclusion, n’accordez pas plus d’importance à la douleur qu’elle n’en mérite. Prendre toutes vos décisions en fonction de la douleur est contre-productif. Dans un contexte chronique, nous avons vu que ce n’est plus un outil fiable, car le système nerveux est sensibilisé. Imaginez une alarme de maison qui, au lieu de se déclencher lorsqu’une fenêtre est brisée, se déclencherait dès qu’une mouche se pose sur un carreau. Feriez-vous confiance à cette alarme ? Non. Vous en changeriez probablement.

Écrivez vos objectifs personnels sur un papier, établissez un plan d’action avec des professionnels de santé et menez une vie aussi satisfaisante que possible, en dépit de la douleur. Les bénéfices que vous en tirerez pourraient aller au delà de vos espérances.