Le mal de dos n’est pas le problème. La solution au mal de dos est le problème.


Articles solitaires / mercredi, juillet 17th, 2019

​Cet article improvisé est écrit d'une traite. Il m'est venu une envie subite de vous partager certaines pensées, et un livre par la même occasion. Bonne lecture

​Nous n'avons jamais eu autant d'options pour régler le mal de dos. Autant de thérapies différentes, de théories ​divergentes, de produits variés, toujours plus prometteurs dans la lutte contre le mal de dos.

Pourtant, les incapacités liées au mal de dos semblent augmenter encore et encore.

Nous sommes capables d'envoyer des astronautes sur la Lune, mais pas de régler le fameux problème du mal de dos. Quelle ironie.

Pire encore : le système de santé actuel a parfois tendance à aggraver le problème, au lieu de le solutionner.

Les mots de Mike Stewart, un physiothérapeute anglais auprès duquel je me suis formé (son interview ici), me reviennent : " Faisons-nous partie de la solution, ou du problème ?".

Drôle de remise en question quand on a étudié pendant plusieurs années pour venir en aide à son prochain. Voilà donc quelques réflexions qui me viennent à l'esprit.

​Nous sommes addicts aux solutions rapides

​Dès que quelque chose vient perturber notre équilibre (notre homéostasie), nous tentons de le rétablir. Intelligents comme nous sommes, nous choisissons naturellement le moyen le plus rapide pour y parvenir.

Le mal de dos, hélas, résiste parfois à nos assauts. Que se passe-t-il lorsque les étirements, le paracétamol et le baume du tigre n'enlèvent pas la douleur ?

Que faire ? Aller voir un professionnel de santé pour qu'il vous prescrive un médicament plus fort ? Un autre professionnel pour qu'il vous fasse craquer le dos ? Un autre encore pour des injections ?

L'escalade thérapeutique qui s'en suit est catastrophique.​ Les options proposées ​présentent des promesses de plus en plus grandes, pour un niveau de preuve parfois de plus en plus bas.

​Fallait-il dès le début essayer à tout prix de faire disparaître ce mal de dos ?

Les approches modernes de la lombalgie chronique ont un point en commun : l'acceptation d'une certaine dose de douleur. Cela ne veut pas dire qu'on n’essaie pas de moduler la douleur, mais que l'on prend de la distance par rapport à sa signification et qu'elle ne doit pas empêcher les activités importantes de la personne.

​La majorité des épisodes de lombalgie se résolvent spontanément en 4 à 6 semaines, parfois plusieurs mois. C'est très long et c​'est loin d'être une période agréable, je suis parfaitement d'accord.

Néanmoins, cela peut carrément devenir un enfer si c'est accompagné de peur et d'anxiété.

Cela peut littéralement saper le moral et la confiance de quelqu'un, si on le persuade que ce qu'elle vit est anormal et que cela aurait dû disparaître rapidement et facilement.

Une solution intelligente peut être foireuse si elle n'est pas utilisée pour les bonnes raisons

​Voilà un autre aspect de la complexité du mal de dos : ​l'échec d'une "technique" peut ne pas venir de la technique en elle-même, mais des raisons pour lesquelles vous l'utilisez.

Exemple 1

Vous réalisez des exercices d'extension lombaire, allongé sur le ventre. Le mouvement du cobra, ou celui que tout le monde associe à McKenzie (alors que c'est loin d'être un seul mouvement).  Imaginons que celui-ci vous soulage. Parfait ! Cependant, vous imaginez que ce mouvement est utile pour faire re-rentrer la hernie discale dans le disque, et que le mouvement inverse (la flexion) risque d'aggraver la hernie.

Dans ce cas, le soulagement que vous obtenez au court terme risque fortement d'être gâché par l'appréhension que vous ressentez vis-à-vis d'autres mouvements.

Exemple 2

​Vous décidez de faire de l'activité physique ... en vous focalisant sur le renforcement de la ceinture abdominale.

C'est une situation que je rencontre extrêmement souvent au cabinet. Énormément de personnes souffrant du dos sont persuadées qu'elles doivent muscler leur dos et/ou leurs abdos.  Cela implique une chose : que leur dos serait actuellement fragile.

Il y a des risques que leur bonne volonté de faire de l'activité physique soit gâchée par ces représentations erronées du dos. Devinez ce que répondent ces personnes quand je leur demande d'où leur viennent ces idées ? ​Deux indices : système de santé + société

Notre système de santé est schizophrène

​Ou plutôt, disons qu'il souffre d'un trouble de la personnalité multiple. Comme dans le film d'horreur Split, dans lequel le personnage principal possède 23 identités différentes.

Dans le film d'horreur "Lombalgie chronique", voici le casting (liste non exhaustive) : médecins généralistes, rhumatologues, kinésithérapeutes, chirurgiens, podologues, ostéopathes, chiropracteurs, étiopathes, magnétiseurs, médecins traditionnel chinois, naturopathes, acupuncteurs, etc.

Le souci ? Chacune de ces professions (dont la mienne, la kinésithérapie) possède sa propre version des faits. Mieux encore : plusieurs professionnels d'un même métier peuvent proposer des solutions très différentes.

​La diversité dans les thérapies est inévitable et essentielle. Elle devient un problème dans trois situations :

  • ​quand plusieurs thérapies entrent en contradiction dans leurs principes, et vous plongent, vous patient, dans la confusion.
  • ​quand certaines thérapies sont basées sur des dogmes pseudoscientifiques, au lieu d'être basées sur les connaissances scientifiques actuelles, comme l'exigent les codes de déontologie professionnelle.
  • ​quand ce que vous recevez comme traitement chez un professionnel n'est plus basé sur votre problème, mais sur ce que ce professionnel sait faire.

​La méthode ultime pour ne plus jamais être triste (et ne plus jamais avoir de rhume)

​Se pourrait-il que nos efforts incessants pour faire disparaître le mal de dos fassent partie du problème, au lieu de faire partie de la solution ?

Je ne suis pas en train de dire qu'il faut abandonner la lutte contre le mal de dos. Simplement que nous gagnerions peut-être (probablement) à changer de paradigme vis-à-vis du mal de dos. 

Il n'y a qu'à lire ma phrase juste au dessus : " la lutte " ! Nous oublions que la douleur est à la base un mécanisme de protection, pas d'agression. Un premier pas pourrait être d'apprendre à ne pas juger cette sensation pourtant douloureuse.

​Pour l'instant, nos nombreuses tentatives de prévention du mal de dos ne portent pas leurs fruits. Faisons-nous autant d'efforts pour ne plus jamais être triste ? Ou pour ne plus jamais être enrhumé ?

Nos difficultés à concevoir la douleur comme un élément de la vie quotidienne pourraient-elles nous inciter à vouloir contrôler à tout prix le mal de dos ?

​Le mal de dos étant difficilement contrôlable, surtout dans sa forme chronique, peut-être devrions-nous plutôt nous concentrer sur notre façon d'y réagir ?

Avez-vous vraiment besoin d'un dixième exercice ou d'un énième étirement ? Ou plutôt de trouver un moyen de reprendre les activités qui donnent du sens à votre vie et qui vous rendent heureux ?

Je ne prétends pas avoir la réponse exacte à ces questions. Je m'interroge simplement sur la validité de notre modèle actuel.

Une lecture pour l'été

​Je me rends compte que je ne suggère pas suffisamment de lectures pour celles et ceux d'entre vous qui souhaitent creuser certains points. La raison principale est que la grande majorité est en anglais, et que c'est un obstacle pour beaucoup de personnes.

Aujourd'hui je voudrais vous proposer un livre traduit en français qui m'a inspiré certains points de cet article. Ce livre est​ Le Piège du Bonheur, du Dr Russ Harris.

Il s'agit d'un ouvrage grand public qui présente les principes d'une approche récente en psychologie (la Thérapie d'Acceptation et d'Engagement) d'une façon tout à fait accessible et intéressante.

Beaucoup de ces principes sont applicables à une situation de douleur chronique. Je pense qu'ils peuvent être très utiles pour progresser et reprendre le contrôle sur sa vie.

Je n'ai pas de conflit d'intérêt à déclarer en lien avec ce livre !

Un autre article sur le même thème est déjà disponible : Quand faut-il lâcher prise avec le mal de dos ?

​J'espère que cet article n'a pas été trop brouillon. Je ne fais quasiment jamais d'article sans avoir préparé le plan à l'avance. N'hésitez pas à commenter ou à m'envoyer un mail, je vous répondrai avec plaisir.

Eric