Est-ce que quelqu'un vous a déjà dit : "Votre douleur, c'est dans votre tête" ?

Parfois, cela provient d'un professionnel de santé qui vous annonce son "diagnostic" : "Vous n'avez rien, c'est psychologique". Parfois, c'est un proche qui vous assène la remarque : "Bon, tu pourrais faire un effort et arrêter de faire semblant". 

Dans tous les cas, qu'avez-vous ressenti à cet instant ? Vous êtes-vous senti(e) compris(e) et soutenu(e) ?

Depuis que je travaille, j'ai rencontré des dizaines de patients à qui on avait clairement dit que leur douleur était "psychologique" ou "imaginaire". Vous n'aurez pas de mal à me croire si je vous dit qu'ils étaient furieux. Cette simple phrase les avait enfoncé bien plus qu'elle ne les avait éclairé !

Rien de tel pour saper le moral d'une personne qui souffre depuis trop longtemps. Pourtant, si la douleur n'est pas "dans la tête", force est de constater que nos émotions, notre humeur et nos pensées ont une influence sur la douleur. Comment expliquer cela précisément, sans tomber dans le piège de la culpabilisation ?

Dans cet article, nous allons nous intéresser au rôle que jouent vos pensées et vos émotions dans vos douleurs.

Vous allez découvrir l'état des connaissances scientifiques sur la façon dont votre esprit influence votre mal de dos. Permettez moi de vous raconter une histoire pour commencer.


Le lumbago de Monsieur K

Monsieur K est un homme de 50 ans, vivant avec sa femme et ses deux adolescents dans une jolie maison de plein pied. Son travail n'est pas particulièrement physique, et il aime faire du vélo avec son fils le week-end. Il a déjà eu quelques lumbagos, dont il a toujours récupéré en quelques semaines.

Un jour, alors qu'il retourne la terre dans le jardin, il ressent une violente douleur dans le bas du dos, un éclair qui le paralyse sur place et qui lui arrache un cri de douleur. Il arrête immédiatement son activité et marche légèrement courbé le reste de la journée, en croisant les doigts pour que la douleur s'estompe.

Ce n'est pas la première fois qu'il se fait mal au dos et il pense que cela va disparaitre. Les jours suivants, il se ménage et adapte ses activités du quotidien. Toutefois, au bout d'une semaine, la douleur est toujours intense. Il s'arrange pour obtenir un rendez-vous chez le médecin dès le lendemain. C'est à cet instant que tout bascule.

Par flydime — https://www.flickr.com/photos/flydime/4671890969/, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11348412

La Porte de l'Enfer au Turkménistan

La descente aux enfers de Monsieur K

Lors de la consultation, le médecin examine M. K puis lui donne son avis sur la situation : "Vous vous êtes probablement fait une petite hernie. Vous devriez faire plus attention à votre dos, vous n'avez plus 20 ans !". En complément, le médecin lui prescrit des antalgiques et des décontractants musculaires.   En ressortant de la consultation, M. K se dit "Si je dois faire attention, c'est qu'il y a un risque que j'aggrave mon problème !".

Dans les deux semaines qui suivent, M. K s'efforce de "faire attention". Il évite toute activité physique contraignante pour ne pas abîmer son dos. Pourtant, force est de constater que la douleur est toujours aussi présente. Parfois même, il lui semble qu'elle commence à irradier vers le bas de la fesse droite... M. K s'inquiète. Il a pourtant bien suivi les conseils et la prescription médicale. Au bout d'un mois, il reprend rendez-vous chez le médecin.

Lors de cette seconde consultation, le médecin a l'air plus inquiet. Il prescrit une IRM pour "voir ce qu'il se passe là-dedans", et écrit une lettre de recommandation pour un rhumatologue.  La dernière fois que M. K a entendu parler d'un rhumatologue, c'était pour une connaissance atteinte d'une maladie inflammatoire... Il part faire son IRM la boule au ventre.

Les résultats de l'IRM et les conséquences

M. K est assis devant le bureau du rhumatologue et patiente pendant que celui-ci lit le compte-rendu de l'IRM.

Son regard s'attarde sur un empilement de vertèbres et de disques en résine. Un disque a l'air sacrément amoché, et un autre est carrément posé à côté de la maquette comme s'il avait été éjecté.

Vertèbres et disques intervertébraux en résine

Avez-vous déjà vu ceci ?

Le verdict tombe : "Vous avez deux disques dégénérés, une hernie et de l'arthrose au niveau des vertèbres... Vous devriez vous arrêter de travailler quelques temps pour vous reposer. Je vous fais un arrêt de travail".

M. K repart de la consultation complètement découragé et épuisé. Il se voit déjà handicapé pour le reste de sa vie, voire en fauteuil roulant. Comment pourrait-il reprendre ses activités alors que son dos est dans un état pareil ?

En arrêt de travail, M.K se repose pour ne pas abîmer davantage son dos. Il tente de s'occuper des tâches ménagères dans la maison, mais il se fait mal, se décourage et abandonne. Cela crée des tensions au sein de son couple.

Après chaque dispute conjugale, il sent la douleur s'intensifier et descendre vers sa cuisse.  Cette situation est très dure moralement pour lui.

Il se sent complètement handicapé par la douleur, son couple et sa relation avec ses enfants en pâtissent... De plus, son patron risque de se débarrasser de lui s'il reste en arrêt de travail ! Tout ce stress et cette anxiété parasitent son sommeil, ce qui a pour conséquence de le rendre encore plus fatigué, découragé et démuni face à la douleur…

Quels facteurs psychologiques ont influencé le mal de dos de Monsieur K ?

Son interprétation de la douleur

Dans cette histoire, les mots des professionnels de santé ont profondément changé la façon dont M. K perçoit sa douleur. Il passe de "C'est juste un lumbago, cela passera" à "Mon dos est abîmé et je dois faire attention". Qu'est-ce que cela change concrètement ?

Des pensées effrayantes lui traversent l'esprit lorsqu'il a mal : "Tu es en train d'aggraver ta hernie", "Tu ferais mieux d'arrêter", "Et si ça ne partait jamais ?"... Il commence à croire que ses douleurs sont dues à une blessure inquiétante qui risque de ne jamais guérir. 

Monsieur K baigne dans un mélange d'émotions désagréables : peur, frustration, tristesse, inquiétude...

Il évite de plus en plus tout ce qui peut déclencher ses douleurs, et il devient de moins en moins actif. Chaque mouvement douloureux lui confirme qu'il a bien raison de bien attention : M. K est bel et bien entré dans un cercle vicieux.

Les pensées et les émotions ne sont pas que "dans la tête" : elles changent profondément notre vécu et notre façon d'agir.

Son anxiété et son stress

La douleur est à elle seule une source terrible d'anxiété, surtout quand elle dure plus longtemps que prévu. Ici, les choses que monsieur K a entendues n'arrangent rien.

Au fur et à mesure, son niveau d'anxiété explose. Déjà, les diagnostics qui lui sont annoncés sont terrifiants : "hernie discale", "disques dégénérés", "arthrose". Ensuite, les conséquences de la douleur deviennent elle-même une source de stress : incapacité à assurer son rôle, arrêt de travail et tensions conjugales.

Son sommeil est également ruiné par tout cela, ce qui le rend plus fatigué et plus vulnérable face à ce qui lui arrive. Le stress et ses conséquences sont décrits dans cet article.

Nous savons aujourd'hui que l'anxiété et le manque de sommeil sont deux puissants carburants pour la douleur.

Son hypervigilance

Au fil du temps, monsieur K fait de plus en plus attention à ses mouvements et à ses sensations. D'abord, parce qu'il a mal, et ensuite parce qu'on lui a clairement dit que s'il ne faisait pas attention, il risquerait d'aggraver l'état de son dos et d'être définitivement handicapé par la suite. Avec tout cela, je crois que n'importe qui focaliserait son attention sur ses moindres faits et gestes.

Cependant, cette hypervigilance a un prix. Lorsque l'on focalise notre attention sur une partie de notre corps, notre cerveau vient écouter de très près ce qu'il s'y passe. Il va demander à cette partie du corps d'envoyer beaucoup plus de messages pour être sur de ne rien manquer. Comme quand vous augmentez le volume de la télévision pour bien entendre une annonce qui vous tient à coeur. 

Par ailleurs, il s'efforce de garder le dos le plus droit possible, ce qui l'oblige à être sacrément contracté. Il perd l'habitude de faire les autres mouvements. Encore une fois, ce n'est pas seulement le côté psychologique qui compte, mais aussi comment cela change notre façon d'agir.

Sa sensation de perte de contrôle

La seule chose qui a été proposée à monsieur K pour gérer son problème par lui-même, c'est de faire attention à ses mouvements. Nous avons vu précédemment que cette stratégie était contre-productive. En définitive, si nous pouvions interroger davantage monsieur K, il pourrait nous dire quelque chose comme cela.

"Il n'y a rien que je puisse faire. Mon dos est bousillé, et je n'ai plus qu'à faire attention. Je ne pourrai plus faire grand chose à l'avenir"

Le sentiment de ne pas pouvoir agir et de n'avoir aucune emprise sur la situation est terrible. Les études montrent que ce sentiment est associé à une moins bonne évolution. Mon conseil ? Essayez autant que possible de travailler avec des professionnels de santé qui vous donnent des stratégies pour gérer vous-même ce que vous traversez.

Est-ce que le mal de dos peut être d'origine psychologique ?

Je pense qu'il est maintenant clair que la douleur n'est pas "dans la tête", au sens où elle serait imaginaire et qu'il suffirait d'un peu de volonté pour arrêter de se plaindre.

Cependant, il est également clair que ce qu'il se passe dans notre tête a une influence majeure sur l'apparition ET l'évolution de douleurs lombaires

L'anxiété et la dépression prédisent mieux la survenue d'un mal de dos qu'un "disque dégénéré". L'anxiété, la peur, les interprétations pessimistes, le sentiment de perte de contrôle, etc. favorisent la persistance de la lombalgie.

Il est important de noter que ce ne sont pas des choix conscients ! La plupart de ces interactions entre le corps et la cognition se déroulent sous le seuil de notre conscience. Il ne s'agit pas de "faire semblant" ou " d'exagérer " sa douleur.

La douleur est une expérience subjective. Personne n'est en mesure de ressentir ce que vous ressentez, et encore moins d'affirmer que vous inventez vos sensations. La douleur est toujours réelle, quelques soient les différents facteurs biologiques, psychologiques et sociaux qui ont mené à son apparition.

Si vous êtes dans une situation similaire à M. K, sachez qu'il existe des moyens d'améliorer ce genre de situation. 

C'est un cercle vicieux, mais il est possible d'en sortir ! Votre organisme reste capable d'adaptation et de changement, même si vous ressentez quelque chose depuis plusieurs années.

Que pouvez-vous faire ?

La douleur est multifactorielle, et on ne règle pas ce genre de souci uniquement par la pensée, en changeant ses croyances et ses représentations. Ce n'est PAS une solution miracle, mais un outil faisant partie d'une prise en charge globale.

Travailler avec un professionnel de santé formé peut vous permettre d'identifier les ressources sur lesquelles vous pouvez compter. Mon conseil est de privilégier un kinésithérapeute habitué aux prises en charge de douleurs chroniques. Il/elle saura vous écouter et vous accompagner.

Pensez à partager cet article s'il vous a aidé et à laisser un commentaire tout en bas de cette page.

À bientôt

Eric

(refonte et mise à jour de l'article le 17/06/2021)

La douleur est dans la tête mais elle est réelle

Image ci-dessus :

- Est-ce que tout cela est réel ? Ou cela se passe dans ma tête ?

- Bien sûr que cela se passe dans ta tête, Harry, mais pourquoi est-ce que cela signifierait que ce n'est pas réel ?

Vidéos à regarder

Les mythes associés au mal de dos et l'influence des facteurs psychologiques : https://www.youtube.com/watch?v=IChltoAUWK8

La vidéo Comprendre Son Dos sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=GMt042z7br8

Quelques références bibliographiques

Sur la complexité du mal de dos et les interactions entre les facteurs biologiques, psychologiques et sociaux : https://www.jospt.org/doi/full/10.2519/jospt.2016.0609

Au sujet de l'aspect prédictif des facteurs psychosociaux dans la lombalgie : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11880847/

À propos des facteurs qui mènent de la douleur à l'incapacité : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25760473/


9 commentaires

Brunet · septembre 10, 2017 à 11:48

Bonjour,
Je pense être dans le cas numéro 1. J’ai était opéré 2 fois du dos .mon medecin de lepoque ma dit d’apprendre a vivre avec la douleur. après j’ai eu un problème de pancréas qui n’est pas fini et depuis notre couples faiblit, j’ai était obligé d’enlever toute mes dents sauf 4..maladie. En plus je suis atteinte d’épilepsie. .Mais toujours et il que j’ai toujours mal du matin au soir même sous morphine. .On m’a parlé de se problème un psychologue. Que c’était peut être dans la.tête. .On verra bientôt le rendez vous. .Le morale bas on a bien envie que sa aille mieux. .Mais c’est dur à gérer

    EricBouthier · septembre 11, 2017 à 2:43

    Bonjour,
    Merci de partager votre expérience. La situation devient en effet plus compliquée lorsqu’on est atteint de plusieurs maladies (chroniques). J’espère que la lecture de cet article vous aura apporté des informations intéressantes sur la question ” Est-ce que ma douleur est dans ma tête ?”. Le rdv chez le psychologue peut tout à fait vous aider, mais pas parce que c’est une douleur “imaginaire”. Toute douleur est réelle. Tout ce qui peut diminuer votre anxiété et votre stress aura un impact positif sur vos douleurs. De la même manière, essayez de lister les activités qui vous font plaisir et de les reprendre graduellement (D’autres articles vont sortir très prochainement sur ce sujet, je vais les publier un par un).
    En espérant que mon blog vous aidera,
    Eric

François Xavier · juillet 17, 2017 à 7:30

Super article!
Au vue de l’approche psychologique en carton de certains médecins je pense aussi qu’on penche plus souvent sur le 1er cas mais en espérant qu’en lisant cela certains arrivent à se poser les bonnes questions et à faire pencher la balance vers le 2nd cas…
À bientôt
Fx (infirmier)

    EricBouthier · juillet 17, 2017 à 8:22

    Merci de ton commentaire encourageant 🙂 À bientôt

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